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Contribution de N°30 - Jean Claude DE GLAS

 La Résistance SAT et SAGEM à Montluçon

Notre livre d’histoire de la SAT (Un siècle d’aventure humaine et industrielle) mentionne les activités de résistance à l’occupant, qui furent menées par certains anciens au cours des années 1940 à 1944 à Montluçon. Rappelons brièvement les faits.
Au niveau de la société :
·    Etude avec la complicité de l’administration des PTT de nouveaux types d’équipements de transmission en vue de l’après guerre.
·     Production en cachette et dissimulation de certains de ces équipements,
·     Démonstration aux autorités allemandes d’une totale incapacité, feinte bien entendu, à étudier ou produire un quelconque matériel utile.
·    Utilisation des transports de matériel entre Montluçon et Paris pour acheminer du « ravitaillement » destiné au personnel resté dans la capitale.
Mais au niveau individuel les risques encourus sont encore plus élevés :
·   André CAZAUX héberge, puis trouve un logement pour le général GENTIL chargé d’organiser un service de renseignement en zone Sud.
·    Le père d’André BOUCHER cache chez lui Georges FUCHS, menacé par suite de ses origines.
·   André CAZAUX annote les plans de pose de câbles en indiquant les points les plus vulnérables et les fait transmettre à Londres.
·   Myron LEBEDINSKY s’implique totalement dans la conception, la construction et la mise en place des équipements qui vont permettre les écoutes des communications militaires allemandes (source K).
A la SAGEM qui s’efforce de survivre en se tournant vers des produits civils : compresseurs frigorifiques, gazogènes, machines à fabriquer les chaussures, vélos et camions électriques, etc.., d’autres activités de « résistance » voient le jour.
·   On étudie dés 1942 un téléimprimeur, dont le prototype permettra de recvoir en juin 1944 le message annonçant le débarquement des alliés.
·    On y démontre, là aussi, une grande maladresse dans la fabrication d’équipements dont la production est imposée par les allemands. L’atelier de fabrication d’obus de l’arsenal de Roanne, qu’elle est chargée d’animer produit en 18 mois, en employant 2 000 personnes à peine 5 000 obus en consommant 5 000 tonnes de ferraille !
·    Lorsque l’on ne peut pas faire autrement, on sabote le matériel produit pour le rendre inutilisable ou on le détruit dans l’usine même.
Peu de témoignages directs nous sont parvenus, cependant nous pensons utile de faire connaître au lecteur  le comportement exemplaire de l’un des ouvriers de de la SAGEM, à cette époque, qui comme, malheureusement, de nombreux autres français eut à payer un lourd tribut pour son comportement à l’usine de Montluçon. Voici son aventure.
Ernest Armand HUSS est né en 1922 à Grand Bassam en Côte d’ivoire. Il est le fils d’un colon alsacien et d’une mère Ivoirienne. Enlevé à sa mère dès 18 mois, puis confié, à l'âge de 8 ans, à une lointaine parente d'un petit village de Seine et Marne, il reçoit son instruction dans un pensionnat français. En 1939, à 17 ans, il devient apprenti ajusteur-outilleur à Boulogne Billancourt chez RENAULT.
De juin à août 1943, il est réquisitionné et envoyé en Charente Maritime, au titre du Service Civique Rural, pour remplacer les paysans prisonniers. Rejoignant sa marraine à Montluçon, il est embauché par la SAGEM qui réalise alors des appareils d’écoute pour poste de guet (détection d’avions notamment). En mars 1944, il remarque un ouvrier qui pose des explosifs sur un équipement destiné aux occupants. Il décide de ne pas le trahir. La nuit suivante, l'atelier explose.

Appareil d'écoute pour poste de guet

La réaction de la Gestapo ne se fait pas attendre, plusieurs ouvriers de l'usine sont arrêtés dont Ernest Armand HUSS car il est l'un des derniers à avoir travaillé sur les pièces sabotées. Il est alors incarcéré à la prison de Moulins où, soumis à interrogatoires et tortures, il ne parle pas.
Un jour, il apprend qu’il est déporté en Allemagne et c’est d'abord le trajet, en wagon à bestiaux, au milieu de 120 hommes. Une tentative d'évasion a lieu, qui se solde par un échec : les SS veulent faire un exemple et décident que 20 prisonniers seront fusillés. Il figure parmi les premiers de la liste mais, au dernier instant, l'officier SS se ravise, désireux d'amener un maximum de prisonniers vivants en Allemagne. Le train repart donc vers le camp de concentration de Neungamme près de Hambourg. Là, pendant plus d'un an, les brimades, la faim, le froid, les tortures, les exécutions sommaires, la disparition des camarades les uns après les autres, la fumée des fours crématoires, incessante, rythment sa vie quotidienne. Heureusement, grâce à ses connaissances techniques, en particulier sa capacité à lire les plans industriels d’assemblage, il est envoyé dans une usine d'armement pour travailler comme ajusteur-outilleur. En avril 1945, il fait partie des 10 000 déportés acheminés vers Lubeck où il doit embarquer sur le Thielbeck. Celui-ci est coulé dans le port par la RAF et c’est un empêchement de dernière minute qui le sauve, puisque 2 500 déportés y périssent. Recueilli par la Croix-Rouge suédoise, il revient sain et sauf en France où il retrouve son père qui le croyait mort.
Et bien, cet homme, aujourd’hui décédé, vous le connaissez tous, chers lecteurs. Vous le connaissez et l’avez probablement admiré sous son nom de scène : il s’agit de John William !
Dans les geôles de Moulins, où il chantait avec ses camarades de captivité pour se donner du courage, ceux-ci trouvaient admirable sa voix chaude et profonde et lui prophétisaient un avenir de chanteur. Durant sa déportation, il a acquis une grande foi en Dieu et persuadé maintenant de la beauté et la musicalité de sa voix, il veut oublier l’enfer des camps, il prend des cours de chant et adopte ce pseudonyme.

Avec sa voix grave, il connait un succès grandissant dans les années 1960 à 1980 dans un répertoire à la fois religieux et profane. Il commence à chanter dans les cabarets, sur la musique américaine à la mode. En 1952, il remporte le grand prix d'interprétation de Deauville pour la chanson "Je suis un nègre", etdés 1969, il devient le premier chanteur français de "Gospel" et "Negro spiritual". Chanteur attitré du paquebot France, il est en 1973 est le principal chanteur de la comédie "Show boat" et l’inoubliable "Old Man River" lui apporte la consécration.
Ses succès s’enchainent ensuite avec notamment les célèbres chansons de films "Le train sifflera trois fois" (Si toi aussi tu m'abandonnes) , "Orphéo negro" (la chanson d’Orphée), ou encore "Docteur Jivago" (La chanson de Lara) qui ont marqué leur une génération. Il interprète de nombreuses chansons de films: "Alamo", "Lawrence d'Arabie", "Le jour le plus long", "La grande vadrouille" mais aussi de nombreux génériques de série télé : "Thierry la Fronde", "Les chevaliers du ciel", etc.. 
A partir de 1968, il quitte progressivement les planches de music-hall pour se produire dans les églises, passant de la chanson profane à ce qu'il appelle le "modern spiritual" où sa fille Maya le rejoint.
Tardivement, son destin hors du commun, découlant de sa conduite admirable de résistance à l’occupant, est reconnue et le président Jacques Chirac décide au début 2005 de l’élever au grade de Chevalier de l'Ordre National de la Légion d'Honneur. C’est alors très ému qu’il part pour une dernière tournée d’adieu en Martinique.
 

Avec son épouse et ses enfants
 
 

Lors de la remise de la légion d’honneur
Il est décédé début 2011 à Antibes entouré de sa famille. Une consolation posthume pour cet homme qui avait été arraché à sa mère à 18 mois et, ne l’ayant jamais revue, apprit son décès emportée par la variole et qui ne retrouva son père à son retour en France que pour le perdre quelques mois plus tard.

 


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