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Contribution de N°18 - Léon PARCE

Allocution prononcée par Monsieur Léon PARCE

à l'occasion de la remise de la Croix de la Légion d'Honneur 

à Monsieur André CAZAUX, le 27 septembre 1968

 
 
            Mon Cher Ami,
 
La joie qui monte dans nos cœurs devant cette consécration de vos quarante années de travail ne pouvait trouver son accomplissement, votre modestie dut-elle en souffrir, sans une manifestation qui la couronne et qui soit l'hommage de tout un groupe qui a été le collaborateur ou le témoin de vos succès.
Mais, avant d'aller plus loin, nous tenons à remercier l'Administration des P&T qui a bien voulu présenter et faire aboutir votre cause; nous lui exprimons notre reconnaissance, nous qu'elle traite comme des parents et qui sommes à coup sûr ses obligés.
Aussi loin que je remonte dans votre carrière industrielle je rencontre toujours les mêmes traits. Tout y est proportion, accord et mesure. Je suis certain que vous ne vous élèverez pas contre mon interprétation si j'ajoute que vous êtes redevable de cette harmonie à votre pays d'origine, à sa population si droite, loyale et fidèle, aux horizons de votre enfance, à vos foyers enfin qui sont chez les basques comme le sanctuaire de la continuité des mœurs.
Cette noblesse que faute de mieux j'appellerai terrienne, cet équilibre avec le milieu ambiant, cette résonance avec les hommes et les choses qui fait participer tous les travaux, même les plus humbles, à une dignité originelle, tout cela qui constitue le fond de votre personnalité, vous l'avez apporté dans l'industrie. Et c'est ce qui vous est propre et tranche avec l'agitation sans objet qui n'engendre que confusion.
De cette source, tout le reste s'ensuit :
-          une technique éclairée, prudente comme il convient de l'être dans ce domaine où toute erreur est inadmissible et, par l'échelle qu'elle couvre, peut avoir des conséquences énormes,
-          une technique ouverte à toutes les forces nouvelles qui, par la vertu de cette prudence, conservera pour l'accélération cette régularité sans laquelle l'arrivée à l'étape reste toujours incertaine,
-          enfin un comportement humain sans mièvrerie que connaissent tous vos collaborateurs dont la voie unanime louera le chef qui est d'abord dur avec lui-même, qui se dépense sans le moindre égard pour la notion de temps local, que l'on suivra partout parce que la solidarité dans le travail le veut ainsi, qui a su s'imposer et surtout se faire aimer, aussi bien par ses qualités professionnelles que morales;
Jeune cavalier qui preniez ainsi la route, vous portiez au départ les couleurs de la S.E.L.T., dame de haut lignage, de mérite reconnu, mais quelque peu déconcertante; de sorte que dès la première sortie dans le monde d'une leste personne aux joues sat..inées, vous fûtes saisi par sa jeunesse, sa vivacité et lorsque son regard se posa sur vous, elle fit un esclave de plus.
Je ne vous suivrai pas à la piste.
Comme dans le conte, les cailloux blancs qui jalonnent la route sont encore visibles sur les bas-côtés de chemins.
Qu'importe si dans ces tout premiers débuts, une revue de détail eut révélé quelques déficiences dans l'équipement. Y eut-il un seul rendez-vous où vous fûtes en retard ? Une faute à vous reprocher ?
Partie de Rennes, vous atteignez Le Mans et de là Angers. La course est gagnée et les preuves de notre capacité étant faites, vous fûtes appelé en 1934 sur les câbles de Radiodiffusion. C'était une promotion, mais qui recélait, sans que personne s'en doutât, un piège subtil sous la forme de couplages magnétiques. Ceux-ci étaient encore inédits à cette époque là. Vous en êtes venu brillamment à bout et pas une retouche ne fut nécessaire pour atteindre les valeurs de diaphonie demandées.
L'année 1937 vit l'éclosion des paires coaxiales traînant dans leur sillage les épissures surprises. Ici encore, votre vigilance ne fut pas en défaut.
Vous avez pressenti le danger, de vous-même vous avez adopté des dispositifs propres à prévenir des ruptures de conducteurs et s'il y eut plus tard des épissures à ouvrir, ce fut pour dépupiniser des circuits et non pour réparer des défauts.
Mais alors que dans notre Société, vos réussites et d'autres encore pleines de promesses, pouvaient laisser entrevoir des lendemains brillants, les événements extérieurs étaient lourds de menaces. Les périodes d'équinoxe se révélaient particulièrement dangereuses.
En Septembre 1938 la tempête paraît sur le point de se déchaîner. Le Directeur général des Télécommunications alerté nous appelle. Il ne s'agit pas moins que de fabriquer, transporter et raccorder en moins de 10 jours un câble entre Pirou et Coutances. Nous n'hésitâmes pas un instant. Il le fallait et vous étiez là. La confiance de l'Administration ne fut pas déçue. Vous fûtes un des artisans de la réussite, malgré que nos efforts aient été sans objet puisque les accords de fin septembre reportèrent l'échéance à plus tard. Un honneur insigne venait de nous échoir dans lequel vous aviez une grande part.
Je ne citerai que pour mémoire le câble Saverne-Strasbourg qu'il fallut poser en quelques semaines pendant l'été 1939. Grâce à un travail ininterrompu de jour et de nuit avec des projecteurs, le câble était mis en service le jour même où la mobilisation était décrétée.
Je renonce, comme je l'ai dit, à faire la "geste" de toutes vos performances, Je manquerai à la parole que je vous ai donnée. Mais si vous êtes l'homme des périodes de crise, vous êtes encore celui qui est étroitement associé à tous les progrès réalisés aussi bien pour le câble que pour les bobines Pupin. Grand Inquisiteur qui savez que la réponse la plus probable est celle qui donne le moins d'information, vous multipliez les questions, vous allez même jusqu'à la torture de tous les nouveaux types de circuits, aussi longtemps qu'une réponse satisfaisante ne vous autorise pas à donner le feu vert.
Vous avez opéré successivement sur les paires coaxiales qui ont suivi la première, sur les isolations plastiques, sur les épissures de toute nature qu'il vous a fallu mettre au point.
Mais je tracerais de vous une image imparfaite si je ne changeais de point de vue et si je passais sous silence les années sombres de l'occupation. La S.A.T., repliée aux usines SAGEM à Montluçon, continuait ses fabrications d'équipement pour les Services de l'Administration des P&T et ceux-ci et celle-là, passés tous maîtres en restrictions mentales, rivalisaient de raffinement pour abuser l'occupant. De sorte qu'on nous avait fait la réputation d'être un repaire de gens mis au ban de la Société de cette époque. Comme il n'y a pas de fumée sans feu, je ne rapporterai que deux faits particuliers, qui se situent en marge de la fourniture d'équipements pour la fameuse "Source K" ou du camouflage du matériel de station dans les fermes autour de Montluçon.
En 1943, le Général GENTIL, chargé d'organiser un service de renseignements dans la zone Sud, m'avait convoqué à l'Hôtel Terminus à Montluçon, juste en face de l'Hôtel de l'univers où se trouvait la Gestapo. Il devait disposer un réseau et pour cela trouver à Montluçon même un logement pour ses agents. J'habitais Néris et j'ignorais totalement les rares locaux qui pouvaient être libres. Mais c'est à vous que je m'adressai en premier. Vous habitiez la rue, au nom bien usurpé de la Gaîté. Comme toujours, vous avez fait diligence et très rapidement, vous avez découvert le logement, sachant bien de quelle sorte de locataires il s'agissait. Vous avez peut-être oublié tout cela. Petits services que l'on échangeait dans le silence.
Mais dans un autre cas, vous vous êtes engagé presque à visage découvert et vous n'avez pas craint de récidiver. Ce fut à l'occasion des plans de pose de certains câbles. Il vous a probablement paru que les exemplaires que l'on adresse au service des Lignes à Grande Distance, ne sont ni assez nombreux, ni assez complets. Vous en avez ajouté un autre sur lequel étaient reportés les points vulnérables du tracé et vous n'avez fait seulement que de lui faire prendre le chemin de Londres. Les personnes qui le recevaient se demandaient quelle était cette main invisible qui ne laissait deviner que sa profession. Mais ce que Londres ne pouvait percevoir, la Gestapo l'airait décelé facilement si l'un quelconque de vos croquis était tombé entre ses mains. Courageusement vous avez affronté le risque.
Ainsi comme dans votre pays où tout le monde est contrebandier avez-vous adapté aux circonstances l'objet du trafic, ainsi vous avez contribué à rappeler au conquérant temporaire cette vieille loi de l'histoire que l'on ne tient pas impunément Koenigsberg et Bayonne à la fois.
Après la libération, vous avez gardé votre silence habituel et ce fut pas sans peine que l'on put enfin connaître la vérité.
Vous m'avez demandé d'être bref et m'avez contraint de chausser des bottes de sept lieues. A cette hauteur, les détails se perdent dans la vue d'ensemble.
Du moins, peut-on embrasser, pareille à un souffle d'air chaud qui s"élève, toute la sympathie, toute l'affection qui vous entourent dans cette deuxième famille qu'est la S.A.T. et surtout la légitime fierté du personnel des Chantiers qui est solidaire avec vous dans l'honneur, comme il l'est dans la peine.
                     Mon Cher M. CAZAUX
                             C'est peu dire que vous êtes celui qui aime le travail bien fait, vous êtes la conscience même.
                             C'est peu dire que vous êtes l'homme sûr au dévouement sans limite, vous êtes l'ami.
                             C'est peu dire que vous êtes le compagnon de 35 années, vous êtes comme un frère.
                                                                                   
                                                                        Léon PARCÉ  
 
        

 


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